sábado, dezembro 03, 2005

Le soleil occulté d'Austerlitz

Steven Englund, 2/12/05
Le Monde

A l'occasion récente du bicentenaire de Trafalgar, j'étais invité à donner une conférence au National Maritime Museum de Greenwich — lieu à cheval sur le méridien originel. L'exposition, "Nelson and Napoléon", était particulièrement impressionnante puisqu'elle était présentée dans un magnifique immeuble néoclassique du très british Augustan Age (fin du XVIIIe siècle). L'expo, où bon nombre d'objets provenaient de musées français, était le comble de la débauche de célébration nationale que ces messieurs les Anglais avaient mis en scène afin de s'extasier autour de leur grande et glorieuse victoire et de leur grand et victorieux amiral borgne.

Rien de déconcertant en tout cela — même dans la devise phare de l'expo "Nel-Nap" : "L'un est mort pour sa nation ; l'autre ne vivait que pour son empire."

Well, why the hell not ?

Je n'ai pourtant pas manqué de changer sur-le-champ l'introduction de mon intervention, afin d'expliquer à mon brave auditoire que leurs pairs à Paris — disons un public assemblé aux Invalides pour entendre parler d'Austerlitz — ne s'étonneraient point de voir la même devise, mais en donnant à Napoléon le beau rôle, et à l'amiral cyclope, le rôle ambigu ; car il ne faut jamais oublier que l'Angleterre de cette époque était aussi un empire — plus grand que l'Empire français — et que la France était, eh bien, également une Grande Nation.

Mais, à ma surprise, sachant bien que "la France" était "une nation de patriotes", je découvris, en rentrant à Paris, qu'il n'y aurait point de commémoration nationale autour d'Austerlitz, ni aux Invalides, ni nulle part ailleurs. Il n'y aurait que la laborieuse cérémonie annuelle assumée par les braves cadets de Coëtquidan, aux alentours rustiques de leur école (le cacique de la promotion retenant son droit historique d'être Napoléon).

Bref, le gouvernement de la République a choisi de rester cohérent avec sa politique de non-reconnaissance des bicentenaires napoléoniens. Et ainsi, la commémoration du plus grand fait d'armes français — la brillante bataille qui rassembla trois empereurs et quatorze maréchaux ou futurs maréchaux de l'Empire — tout comme la guerre de Troie de Giraudoux, n'aura pas lieu.

Scandaleux, non ?

Eh bien, maybe not.

Avant d'expliquer pourquoi, il faut rendre justice aux millions de Français qui ont dû réagir de prime abord comme l'historien étranger que je suis, et il convient par conséquent d'exposer brièvement les arguments qui militent pour une commémoration officielle.

Premièrement, il est indéniable que tous les régimes français depuis 1815 doivent énormément à l'Empereur, et que la Ve République devrait mieux assumer cette dette à la longue. La République ne peut pas se figer dans la posture d'un impertinent Gavroche feignant d'ignorer Victor Hugo.

Ensuite, dans l'esprit de "récupération de toute l'Histoire de France" — projet cher à la génération d'Ernest Lavisse et de sa grande histoire de France — on devrait instituer une date limite aux rancunes idéologiques, et "intégrer" Napoléon dans la "Nation". N'en a-t-on pas fait autant pour Hugues Capet en 1987, quand le gouvernement (de Jacques Chirac, d'ailleurs) a accordé un timbre-poste au fondateur de la monarchie proprement française à l'occasion de son millénaire ?

Enfin, sur le même registre, une commémoration d'Austerlitz eût démontré une largeur d'esprit que la République doit à tous ces citoyens, à commencer par son armée — sans oublier la partie considérable de l'opinion européenne (et mondiale) qui n'est point hostile à l'Empereur, loin de là. De plus, la République se le devait à elle-même, car la "République moderne," dont parle avec une force persuasive Jean-Fabien Spitz ("Le Monde des livres" du 25 novembre), n'est pas la caricature jacobine de l'opinion libérale ou réactionnaire, et elle pourrait, devrait, descendre de son prétoire exclusif de juge.

Cela dit, l'amateur de l'histoire et de la République françaises que je suis a décidé de sortir de l'ambiguïté : il vote non.

Trafalgar gagnée a tout simplement sauvé l'Angleterre d'une répétition de 1066. Une défaite à Austerlitz, en revanche, n'aurait entraîné ni invasion ni perte de territoire national pour la France. Austerlitz gagnée, par contre, "a consolidé le pouvoir impérial de Napoléon pendant une décennie". Austerlitz gagnée fut le triomphe du modèle militariste que Napoléon lui-même voulait dépasser pour son empire — sans parler de nos contemporains européens, pour qui le militarisme est vraiment (et heureusement) ringard.

Dans la perspective du passé de la République en v.f., comme dans celle de ses valeurs — laïcité, droits de l'homme, justice, égalité, liberté et paix —, comme enfin dans celle de son avenir en Europe, il n'y a aucun motif pour commémorer — on pourrait même regretter — une victoire qui affermit un régime exerçant une domination presque coloniale sur l'Europe, avec tout ce que cela impliquait comme longues guerres inutiles, conscription et lourds impôts et tarifs visant la seule santé de l'économie française.

Que le Premier Empire ait été par ailleurs bénéfique à ses peuples est indéniable, mais, du point de vue républicain, les plus grands bénéfices avaient été déjà récoltés sous le Consulat, et, s'il fallait à tout prix commémorer quelque chose de l'ère napoléonienne, on aurait dû choisir une date antérieure à 1805 (par exemple, l'année du code civil).

La République a donc choisi de rester muette devant ce bicentenaire — choix qui n'a pas dû être facile pour certains hommes d'Etat, attachés à la gloire militaire de leur patrie. Mais, tout compte fait, la République française incarne plus un système de valeurs et de pratiques qu'elle ne représente une nation de peuples. Bien entendu, elle a une obligation élémentaire vis-à-vis de ses peuples, mais il s'agit plutôt de l'obligation de les former dans son propre système de valeurs et de pratiques que de les suivre dans toute lubie et mode. C'est-à-dire — et ici je pars du catéchisme républicain de toujours — la République n'est pas la nation, elle est la République ; et aussi "moderne" qu'elle se veuille (lire : aussi apparemment apparentée à la philosophie anglo-saxonne de "civic humanism"), elle perd son âme si elle n'est plus reconnaissable de par ses propres passé et valeurs.

Maurice Agulhon, grand historien du social (homme plus républicain n'existe) écrit à propos de Napoléon : "La Nation... il est bien temps d'écrire ce mot magique à propos de lui !" Il a mille fois raison, mais "la Nation" — à savoir, la société dans tous les secteurs variés qui font la France actuelle — s'est déjà révélée capable par toute une floraison de colloques, de reconstitutions de bataille, et par mille autres façons de commémorer ce bicentenaire. Puis-je faire mieux que de citer de Gaulle : "Ses victoires... sont moins importantes qu'on ne croit. Les victoires ne mènent pas loin. Il faut qu'autre chose entre en jeu."

Quant à la République, elle doit à Napoléon à la fois beaucoup moins et beaucoup plus que ce bicentenaire d'Austerlitz. Que le "moins" (militaire, impérial) donc reste marqué par son absence, oui — et quant au "plus", il vous reste, à vous les Français, encore seize ans (jusqu'au 5 mai 2021) à en découdre avec ce que lui doit votre République : à savoir, pour explorer l'existence continue de l'Empire dans la République.

Mais cela représente un devoir autrement important qui ne demande pas nécessairement — au contraire, même — la commémoration d'Austerlitz.

Steven Englund est américain. Historien, il a reçu en 2004 le Grand Prix d'histoire de la Fondation Napoléon pour une biographie de Napoléon (éd. de Fallois, 2004).